Mayotte : les inondations sont prétexte aux expulsions

L’opération de démolition des cases a débuté le 7 février 2026 à Mayotte. – © Marine Gachet / Reporterre

L’État dit vouloir les protéger des inondations, mais pour quel résultat ? « Tout le monde est dehors. » Les cases de tôle ont été démolies, et beaucoup de ces Mahorais à la rue récupèrent des matériaux pour reconstruire ailleurs.

Mamoudzou (Mayotte), reportage

À l’arrêt de bus du collège de Passamaïnty, village de Mamoudzou, Nasseme Mounibou s’abrite de la pluie. Un peu plus d’une semaine après la démolition de sa case, le jeune homme de 25 ans a une piste pour un nouveau logement. Il s’agit d’une case en tôle, pas loin de la rivière Gouloué, en aval de son ancien quartier. « C’est la seule solution que j’ai trouvée », raconte le jeune homme, qui n’a pas encore pu s’y installer, car il lui manque 200 euros pour pouvoir y vivre.

Dès le 7 février, une opération de destruction du quartier informel situé au bord de la rivière Gouloué, à Mamoudzou, a eu lieu à Mayotte. Si les services de l’État mettent en avant le risque d’inondation, les habitants désormais sans toit se retrouvent dans une situation encore plus précaire.

Ces opérations de décasage sont fréquentes dans le département le plus pauvre de France et consistent à détruire des habitations informelles. © Marine Gachet / Reporterre

Des démolitions régulières

« Je réfléchis à rentrer aux Comores. Je n’ai plus de maison ici », explique celui qui est arrivé à Mayotte à l’adolescence, il y a plus de dix ans. 500 mètres plus loin, le long de la rivière, des pelleteuses piétinent les tôles qui composaient encore sa case trois jours avant.

La préfecture a lancé une opération de décasage dans le quartier informel où il habitait, tout comme une trentaine de familles. Ces opérations, régulières dans le département le plus pauvre de France et encadrées par la loi Elan, consistent à détruire des habitations informelles. Celle-ci a été présentée comme un moyen de lutte contre « l’habitat insalubre, illégal et indigne » lors de son lancement par la préfecture. Aurélien Diouf, directeur de cabinet du préfet, a insisté sur le risque de crue de la rivière et d’inondation qui fait courir « un péril imminent » aux habitants.

Nassem n’a pu récupérer aucune affaire avant que sa case soit démolie car il était alors hospitalisé. © Marine Gachet / Reporterre

Pour le directeur général des services de la mairie de Mamoudzou, Philippe Ramon, ne rien faire serait irresponsable. « C’est de la mise en danger délibérée d’autrui », assurait-il, rappelant qu’un enfant est mort noyé en septembre dans ce secteur.

Quid du relogement ?

Plusieurs jours avant le début de la destruction des 75 cases, les habitants n’acceptent pas cet argument. « Pour moi, c’est une excuse. On est beaucoup à ne pas avoir eu de proposition d’hébergement », dit Nasseme Mounibou, sur le pas de son logement encore debout. À côté, Abdoulatif Fakihi désosse la maison de son frère à l’aide d’un pied de biche, faisant résonner le métal ondulé avant l’heure. « On récupère les tôles, il va aller reconstruire sur le terrain d’un ami », explique-t-il, pendant que d’autres habitants déménagent les meubles de cases alentour.

Un habitant détruit une case en tôle pour récupérer le matériel, dans le quartier informel de la rivière Gouloué, à Mayotte, le 23 janvier 2026. © Marine Gachet / Reporterre

Il n’est pas rare que certains détruisent eux-mêmes leur maison pour récupérer le matériel et construire ailleurs, avant qu’elles ne soient démolies par l’État. Entre deux coups de marteau, Abdoulatif Fakihi a du mal à cacher sa colère : « Ma mère a toute sa vie ici. Les gens ont grandi ici. On les met dehors, sans proposition valable [de relogement]. »

En aval, Marie Youssouf lave son linge dans la Gouloué, assise sur un rocher. « Je ne sais pas ce que je vais faire. Je ne dors pas bien, on a peur que la police arrive dans la nuit pour détruire », explique celle qui vit là avec son fils, dans une case qu’elle loue 200 euros par mois.

Des femmes lavent leur linge dans la Gouloué. © Marine Gachet / Reporterre

Si la loi Elan obligeait jusqu’ici la préfecture à faire des propositions de relogement ou d’hébergement aux décasés, l’article 18 de la loi pour la refondation de Mayotte, promulguée en août 2025, permet désormais d’y déroger. Dans l’arrêté préfectoral du 6 janvier annonçant l’opération, il était précisé que 13 ménages sur 21 recensés en avaient reçu une. Lors du lancement de l’opération, la préfecture indiquait attendre la fin de la « permanence sociale » pour communiquer le nombre exact de familles ayant bénéficié d’une proposition sur la trentaine de ménages finalement identifiés.

Une saturation du parc d’hébergement

En vertu de la nouvelle loi, l’arrêté de décasage mentionne une attestation reconnaissant qu’il est « matériellement impossible » de proposer un relogement à tous en raison de la saturation du parc d’hébergement, aggravée par le cyclone Chido. Aurélien Diouf précise que la loi sert surtout à éviter le blocage des opérations, et que la « mise à l’abri » des populations précaires reste un des objectifs : « Dès lors qu’on a des possibilités dans le parc social, on continue à faire ces propositions. »

Pour Léna Lessard, juriste au sein de l’association Mayotte Nature Environnement, ce fonctionnement ne permet pas de protéger ces populations du risque naturel. « On ne peut pas dire à des gens, qui habitent parfois là-bas depuis dix ans, de se déplacer sans proposer des conditions acceptables derrière », défend-elle. Pour la juriste, voir des habitants défaire eux-mêmes leur maison montre que le problème se déplace ailleurs, sûrement dans une autre zone à risque. « Les rivières sont des lieux propices à l’activité humaine », développe-t-elle, rappelant que de nombreuses cases informelles n’ont pas l’eau courante.

Selon des données préfectorales, 78 % des habitations sont concernées par au moins un aléa naturel. Le cyclone Chido a tristement rappelé qu’aucun endroit n’était épargné.

« Il y a des constructions en dur tout le long de la rivière et peu de contrôles sur les règles de construction », ajoute Léna Lessard. À l’aide de la cartographie des Territoires à risque important d’inondation (TRI), on constate que le collège voisin est dans une zone à forte probabilité de crue, et que près de l’ensemble du village est exposé à une probabilité moyenne. Si le directeur de cabinet du préfet reconnaît qu’il n’est pas possible d’éviter les risques à Mayotte, il estime qu’il faut prendre en compte l’intensité du danger. « Vous avez des zones où le risque est incontrôlable. […] Là, vous avez un risque extrême », répond-il, au vu du débit de la rivière à cet endroit.

Selon des données préfectorales, 78 % des habitations sont concernées par au moins un aléa naturel. © Marine Gachet / Reporterre

Léna Lessard rappelle que des moyens en amont peuvent être déployés pour réduire le risque de crue, comme l’entretien des cours d’eau et de la forêt. Si la compétence fluviale relève du Département, la juriste dont l’association porte le projet de restauration des cours d’eau Restocor affirme que « rien n’est fait », sauf par les associations. Le Département n’a pour l’heure pas répondu à nos sollicitations.

« C’est de la lutte contre l’immigration clandestine »

Le référent de la Ligue des droits de l’Homme à Mayotte, Daniel Gros, estime que le risque d’inondation mis en avant par les services de l’État est « un alibi ». « Tout ça, c’est de la lutte contre l’immigration clandestine », affirme-t-il. Outre le manque de propositions de relogement ou d’hébergement, il relève qu’une grande partie d’entre elles sont faites dans des communes éloignées des lieux de travail ou de scolarisation. Pour des habitants précaires, peu véhiculés, les distances sont difficiles à surmonter. « Quand on sort de leur réseau de survie, ils refusent. C’est exceptionnel qu’ils soient relogés dans leur secteur », développe-t-il.

À la permanence sociale, on a proposé à Marie Youssouf un hébergement à Bandraboua, à une heure au nord, pour une période de vingt-et-un jours. « Mon fils est au collège à Passamaïnty, je ne peux pas bouger d’ici », maintient celle qui ne peut pas payer un taxi tous les jours.

Du haut de ses 25 ans, Nasseme Mounibou peine désormais à voir un avenir à Mayotte, où il a passé le collège, le lycée et le début de sa vie active. En attente du renouvellement de son titre de séjour et la jambe dans un plâtre après un accident quelques jours avant le décasage, il ne peut pas se déplacer pour faire des recherches de logement. Depuis le 7 février, il dort en cachette dans une mosquée du village. « Je dois arriver à 23 heures après les dernières prières et partir à 4 heures avant les premières », dit-il. Il n’a pu récupérer aucune affaire avant que sa case soit démolie, étant hospitalisé à ce moment-là. « C’est trop dur, je pense à partir, répète-t-il, malgré la crainte d’un retour aux Comores. Là-bas, il n’y a pas de travail, pas d’hôpital, trop de souffrance. »

La rivière Gouloué, dans le village de Mamoudzou. © Marine Gachet / Reporterre

Depuis le début du décasage, Marie Youssouf dort chez une « copine », dans une autre case de fortune, sur les hauteurs du village. Elle a une piste pour un logement en dur à proximité, mais elle doit payer 200 euros de loyer pour une pièce, et avancer 200 euros d’électricité et d’eau. Elle survit en faisant des ménages ici et là, et cette somme est donc bien trop importante. Attendant un retour de la préfecture sur sa demande de séjour, celle qui vient des Comores ne peut pas occuper un emploi durable. Pour elle, ce décasage n’a pas mis à l’abri la population de la rivière Gouloué, au contraire : « Ils nous protègent comment ? Tout le monde est dehors. »

20/02/2026 4h03

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